Être moine aujourd’hui en Occident (Taiun JP Faure – Colloque AZI)

L’être humain, animal religieux

L’absolu est présent au cœur de tous les phénomènes de l’univers ; la Voie est pratiquée par tout l’univers naturellement, inconsciemment, automatiquement.

De là, la question que se posait maître Dogen avant de rencontrer maître Nyojo : « Pourquoi pratiquer puisque tout est Bouddha ? » Une fois ses doutes résolus, il nous rappellera que les montagnes et les vallées ne sont autres que l’esprit véritable. C’est parce qu’il est difficile de reconnaître cette vérité que beaucoup d’entre nous s’engagent sur des voies erronées et s’écartent du fonctionnement de Bouddha… alors qu’ils devraient retourner à la voie ancienne pratiquée par l’univers depuis l’éternité. Shakyamuni fut le premier à retrouver cette voie ancienne pratiquée par les vieux bouddhas que sont les montagnes et les vallées.

Pour les êtres humains, qui trop souvent s’appuient sur leurs fabrications mentales, retourner à cette voie ancienne n’est pas évident. Pour cela, l’être humain, bien qu’enfant de l’univers, doit avoir recours à une pratique religieuse. À partir du moment où il est doté de capacité réflexive, d’un outil puissant comme le mental, il est obligé de tenir compte des lois de l’univers ; s’il ne le fait pas, il va au devant de la souffrance. En fait, l’être humain, comme le rappelait maître Deshimaru, est un animal religieux.

La pratique fondamentale du bodhisattva

Dans le zen Sôtô, qui appartient au Mahayana, il n’y a qu’une seule et unique pratique : celle du Bodhisattva. Dès qu’une personne fait son premier pas sur la voie du Bouddha, elle est un Bodhisattva. Tout pratiquant de la Voie est un bodhisattva. Dans le Mahaprajnaparamita Sutra, le bodhisattva est défini comme une conscience qui s’éveille. La Voie du bodhisattva est infinie, elle s’achève à l’état insurpassable et parfait de Bouddha. Aussi, celui qui prend la forme d’un moine demeure avant tout un bodhisattva. Tout bodhisattva met les trois trésors au cœur de sa vie. Il fait le vœu de devenir Bouddha, de suivre son enseignement ; par là même, de se libérer des trois poisons et d’aider ainsi toutes les existences à faire de même : ce sont les quatre vœux qui dirigent la vie du bodhisattva.

Pour réaliser son aspiration à se libérer des trois poisons, il reçoit les dix préceptes à la lumière desquels il éclaire tous les aspects de sa vie. Dans les faits, suivre les préceptes n’est autre que patienter dans le non-né, c’est-à-dire ne pas bouger face aux assauts des trois poisons. C’est ce que nous faisons en zazen et que nous essayons de continuer dans notre vie.

Le bodhisattva, qui prend très au sérieux ses vœux, peut douter de ses capacités à les réaliser. Il reconnaît que la tâche est passionnante, mais néanmoins hors de portée par sa seule volonté. Il souhaite être guidé sur cette voie infinie et subtile. Il demande alors de l’aide, il décide de s’adosser à une lignée de patriarches qui remonte à Bouddha et de s’y faire ordonner en tant que moine 1. Il entre dans l’ordre Sôtô.

1 Moine, du grec monos : solitaire. Celui qui vit seul, sans liens, mais en unité avec toutes les existences.

Le moine zen Sôtô

Il met zazen à la racine de sa pratique, reconnaît les formes du zen Sôto. Il se réfère à l’enseignement des patriarches du Zen, exprime la vénération envers l’esprit de Bouddha par des cérémonies, s’habille selon la tradition de son école, mène sa vie quotidienne en s’appuyant sur des formes ritualisées comme, par exemple, la pratique des oryokis pour recevoir la nourriture.

Lors de l’ordination de moine, il prend la main que lui tend le maître d’ordination, il le reconnaît comme instructeur. Il accepte de recevoir l’éducation des membres de sa communauté et d’en suivre les règles. Quand il marche dans le monde, il a à cœur d’honorer l’enseignement du Bouddha sous la forme du zen Sôtô.

Bien sûr, le bodhisattva qui a décidé de rentrer dans l’ordre Sôtô et d’y devenir moine est moins libre de suivre sa conscience personnelle. Mais quand il considère avec lucidité la force du karma, il voit l’exigence du statut de moine comme une grande aide.

Lors de la cérémonie d’ordination de moine, il est dit dans le texte d’action de grâce que « parmi tous les bouddhas, aucun n’a manqué de prendre la forme d’un moine. Parmi tous les mérites, celui de devenir moine est le plus haut… mérite qui s’accroît sans cesse jusqu’à produire un jour le fruit de Bouddha ».

Quand on dit que « parmi ceux qui ont atteint l’éveil, aucun n’a manqué de prendre la forme d’un moine », cela veut dire que c’est bien sûr par la pratique de bodhisattva, mais mise à la première place, vécue 24h sur 24, guidée par un maître, que l’on a le plus de chances de s’éveiller.

En effet, Maître Dogen définit le moine comme celui qui sort de sa maison — shukke 1, en japonais — façon symbolique de dire « qui sort de son égoïsme ». D’autre part, il définit par zaike, celui qui pratique la Voie tout en gardant la maison. Le shukke, comme le zaike prennent tout deux la décision de réaliser la Voie 2. L’un suit les formes traditionnelles du zen Sôtô, l’autre mène une vie de famille, assumant les responsabilités qu’implique la vie laïque (jusqu’à aujourd’hui, cette ordination a concerné le plus souvent des épouses de chef de temple au Japon).

Maître Dogen a pu écrire : « L’éveil complet et parfait sans supérieur se réalise le jour même où l’on quitte la maison et reçoit les préceptes. S’il n’y avait pas ce jour où l’on quitte la maison pour se faire moine, il n’y aurait jamais l’accomplissement. »

Ce faisant, il nous invite à considérer la difficulté de concilier le monde profane avec le Dharma. Bien que l’un n’exclue pas l’autre, il est difficile de servir deux maîtres différents à la fois. Le moine consacre sa vie à sa libération et à celle des autres, il se consacre à l’essentiel et se détourne du secondaire. Lors de son ordination, le novice fait sanpai en direction de sa famille, il témoigne ainsi d’un profond respect envers ceux qui l’ont nourri et aimé. Il dépouille la relation qu’il a avec sa famille de tout attachement. Il ouvre son cœur de Bouddha à toutes les existences, sa famille y comprise. Il se détache des valeurs mondaines pour se consacrer à la vie de Bouddha.

Dès que l’on entre dans la Voie, on tourne son regard vers l’intérieur, vers l’esprit originel, sans se préoccuper des formes qui apparaissent et disparaissent ; c’est ce que l’on fait en zazen. C’est ce que nous faisons tout au long d’une sesshin. C’est ce que fait un moine quand il se retire de l’agitation du monde pour vivre ango 3 mois avec d’autres moines.

Dans les trois situations que je viens de citer, il s’agit toujours de s’éveiller, de s’éveiller à sa vocation de Bouddha et de clarifier son esprit pour se tourner ensuite vers le monde. En effet, si la réalisation personnelle est nécessaire, elle n’a de sens que si elle est mise au service des autres. Dans un souci de sagesse authentique et de réelle compassion, le moine est prêt, connaissant sa faiblesse personnelle, à suivre les instructions données par ses pairs, prêt à accepter la règle, prêt à quitter sa maison pour entrer dans la maison de Bouddha. Vivre la Voie dans la société est plus difficile : l’esprit est préoccupé à subvenir aux besoins matériels, souvent amplifiés et pervertis par la société de consommation. Alors que dans un monastère, toutes les conditions sont réunies pour favoriser une vie dévouée à l’essentiel. Nous y bénéficions de la force du groupe, du courant qui nous emmène au-delà de nous-mêmes. De plus, les règles nous protègent de nos négligences et de nos distractions.

Bien sûr, le véritable monastère existe au plus profond de nous-mêmes, il ne s’agit pas d’une construction extérieure à sa propre vie. C’est toutefois dans un monastère que l’on peut suivre la formation de moine, que l’on peut s’adonner librement, totalement, loin de toute préoccupation personnelle à honorer les trois trésors. On peut y vivre aux côtés du maître, et à son contact, recevoir inconsciemment la transmission, et des préceptes, et de l’esprit de Bouddha.

Il faut toujours se rappeler que Bouddha enseigne suivant deux réalités, l’une absolue, celle de l’Éveillé, l’autre relative, perçue par nos yeux de chair, comprise, interprétée par notre mental. Ces deux visions coexistent à chaque instant. Seul l’être éveillé a le pouvoir de voir ces deux réalités en même temps.

Comme il est dit dans l’Hannya Shingyo, on peut voir l’absolu dans les phénomènes, mais on peut aussi voir les phénomènes naître de l’absolu et y retourner : ku zoku ze shiki, shiki zoku ze ku. Nous n’avons pas à choisir entre l’absolu et le phénomène, préférer l’un à l’autre ; c’est pourtant ce que nous avons tendance à faire : certains privilégient l’aspect relatif, d’autres l’aspect absolu. Ces tendances se retrouvent dans la façon de s’engager dans la Voie. Certains s’engageront en devenant shukke, moine de corps, d’autres en devenant zaike, moine d’esprit.

En schématisant, on pourrait dire, que le moine de corps favorise l’aspect absolu, rejetant quelque peu le monde ordinaire. Alors que le moine d’esprit ne rejette aucune forme du samsara, courant le risque parfois d’en oublier l’aspect absolu. Ces deux tendances sont fonction du karma ; dans les sociétés modernes occidentales, on s’intéresse plus aux formes qu’à l’essence.

Notre pratique, elle, vise à harmoniser ces deux visions. La Juste réalisation étant de se tenir au-delà de ces deux tendances, de voir le nirvana au milieu du samsara, ku en shiki, et shiki en ku. Aussi le choix est laissé à chacun, à condition qu’il soit fait en connaissance de cause.

L’approche historique montre qu’au départ, il y eut une tendance à se retirer du monde, à privilégier ku. Par la suite, lors du déploiement de la doctrine bouddhique, comme les conciles l’attestent, les phénomènes sont devenus dans le Mahayana le lieu de la pratique de l’éveil. Ils ne doivent donc pas être rejetés ; ce n’est pas du monde ordinaire dont il faut se retirer, mais de ses valeurs.

1 Le chapitre du Shobogenzo intitulé Shukke Kudoku est le premier texte que Maître Dogen a présenté au monastère de Eiheiji ; il y fait preuve d’un monachisme radical.
2 On a défini dans notre école deux ordinations : celle de shukke tokudo et celle de zaike tokudo.
Tokudo : réaliser la Voie – Shukke : sortir de la maison – Zaike : rester dans la maison.
3 Ango : Littéralement demeurer dans la tranquillité. Dans les faits, vivre une période de trois mois dans un monastère de formation où l’on se consacre à la pratique de l’éveil en suivant dans les formes du zen Sôtô.

La fin de la controverse

Nous venons de commémorer les préliminaires du 650ème anniversaire de la mort de Gasan Zenji, successeur de Keizan Zenji. Lors de cette cérémonie, il a été signifié que Sojiji, comme Eiheiji, je cite, « sont des lieux de pratique de l’école Sôtô, pour la promotion et la diffusion du dharma de Bouddha, pour l’éducation des moines qui ont vocation à transmettre ces enseignements aux générations futures ». Il nous a été rappelé la place prépondérante de Sôjô dans notre école : la transmission de l’enseignement du maître au disciple.

Gasan Zenji déploya une grande énergie pour honorer le vœu de son maître qui, comme lui, s’était dévoué inlassablement au développement et à la diffusion des enseignements du zen Sôtô. Il se consacra par ailleurs à éduquer vingt-cinq disciples éminents dont cinq, à tour de rôle, furent abbé de Sojiji.

En tant que descendant de lignées qui le rattachent à Bouddha, le moine a vocation de participer à la transmission de cet enseignement précieux. Entendant les pas de ces géants qui ébranlent la terre, nous devons à notre tour nous mettre en marche dans la transmission du Dharma. Suivant les standards de l’école Sôtô, un moine qui ne fait pas la cérémonie de hossenshiki au cours des vingt années qui suivent son ordination, perd son titre de moine. Un moine a donc vocation à transmettre le Dharma. Pour aller dans le monde répandre avec justesse l’authentique voie du Bouddha, il doit avoir touché une certaine réalisation et reçu une solide formation.

Conformément à la tradition, un shukke suit une formation de plusieurs années dans un monastère. Dans notre sangha, nous avons traduit shukke par « moine », ce qui est ambigu car le mot « moine » est réservé en Occident à celui qui mène une vie régulière par opposition à un prêtre qui mène une vie séculière.

C’est pourquoi dans l’école Sôtô au Japon on parle plutôt de « priest », « prêtre », même s’il réside dans un monastère. En tant que prêtre, il est appelé à se tourner généreusement vers le monde pour faire connaître l’enseignement du Bouddha. Il utilise les moyens habiles pour rappeler aux laïcs de mettre l’absolu à la première place dans leur vie et de mener celle-ci en accord avec l’ordre cosmique. Il offre cet enseignement lors des grandes fêtes bouddhistes, il invite les laïcs à prendre refuge et à recevoir les préceptes lors des cérémonies de O-Jukai ; enfin, à la faveur des cérémonies funéraires, il rappelle à l’assemblée de ne pas gaspiller sa vie et d’y amener Bouddha.

Traditionnellement, le monastère vit au milieu du monde, en interdépendance avec lui. Le monastère, propriété du village, est géré matériellement par les fidèles. Les villageois y vont naturellement pour aider et rencontrer les moines.

Ainsi, ceux qui se consacrent à la vie religieuse transmettent les valeurs spirituelles aux laïcs et reçoivent en échange leur subsistance de ces derniers, respectant en cela l’adage que « quand le don matériel épouse le don spirituel, à eux deux ils génèrent un mérite illimité ».

À l’Est comme à l’Ouest, un moine zen Sôtô ne reste pas assis du matin au soir sur son zafu. Dans un monastère, il commence et finit sa journée par zazen, se consacre aux activités nécessaires à la vie de la communauté, et donne le reste de son temps au service de Bouddha et des êtres humains. En cela, il n’est pas différent du moine d’esprit.
En Occident, où l’implantation du bouddhisme est récente, le moine va au devant du monde, il y donne des conférences, n’hésite pas à parler à la télévision et à utiliser toutes sortes de moyens pour faire connaître l’existence de la voie bouddhique. Même si les formes diffèrent entre ce qui se fait en Europe et ce qui se fait au Japon, que le moine aille dans le monde ou que le monde vienne dans le monastère, la vocation du moine est la même : donner l’enseignement du Bouddha au plus grand nombre et ainsi aider toutes les existences.

Transmission réaliste

Pour Maître Dogen, réaliser la Voie consiste à pratiquer les préceptes et à renoncer au monde ordinaire. Il y a deux façons de renoncer au monde ordinaire : soit en esprit, soit dans les faits.

Ubakikuta vient de recevoir l’ordination de moine, son maître Shonawashu lui demande alors : « As-tu choisi d’être un moine de corps ou un moine d’esprit ? Sors-tu de la maison, réellement ou au sens figuré ? » Cet épisode est relaté dans le Denkoroku1 écrit par maître Keizan.

Pour Keizan, un moine de corps quitte physiquement sa demeure, se rase le crâne, porte les habits de moine, et vit de la générosité de ses semblables. Il s’efforce de vivre la Voie 24h sur 24. Dégagé de toute obligation familiale et sociale, libéré de tout besoin affectif, il ne désire rien. Il ne se délecte plus des plaisirs de la vie, il n’a plus peur de la mort ; il a dépassé l’état de mortel ordinaire. Il suit la Voie… ne recherche plus la vérité, ne fuit plus les illusions. « Son esprit », dit Keizan, « est comme la pure clarté de la lune d’automne. »

Le moine d’esprit abandonne son égoïsme, mais ne se rase pas le crâne. Il vit dans le monde comme le lotus vit dans la boue sans en être souillé. S’il a épouse et enfants, il ne se les attache pas égoïstement. Il sait que vouloir trancher les passions est une maladie, car le samsara n’est autre que le nirvana. Keizan le compare à « un astre suspendu dans le ciel, une perle roulant dans un bol ». Il est dans le monde, mais n’est pas de ce monde ; il goûte les saveurs de la vie, sans être attaché à aucune.

Entre ces deux archétypes, moine d’esprit et moine de corps, il y a tout un éventail de possibilités intermédiaires qui dépendent des causes et conditions de la vie. Ainsi, chacun est amené à prendre la forme qui lui correspond. Chaque possibilité a sa valeur, et sa raison d’être. On peut imaginer de faire l’expérience de moine de corps pendant quelques temps, en toucher une réalisation, en recevoir une formation pour aller dans le monde avec liberté et lucidité.

Si l’on n’y prend pas garde, on peut opposer moine de corps à moine d’esprit. En fait, Shonawashu ne fait pas de telles catégories. Pour lui, corps et esprit ne sont pas séparés. On ne peut pas séparer la forme du fond, l’esprit de la forme.

Le moine de corps comme le moine d’esprit tentent d’amener le nirvana au cœur du samsara, aussi bien dans le monastère que dans la cité. Ils sont tous deux vigilants à ne pas confondre la liberté dans l’égoïsme et être libéré de l’égoïsme. Si l’on regarde dans le passé, la plupart des grands patriarches ont été moines de corps ; on connaît peu de moines d’esprit, tels que le mythique Vimalakirti, qui aient réalisé la Voie. Celui qui reste dans le monde, sans pour autant être complaisant avec le monde, ni complice de ses erreurs, se lance dans une entreprise certes héroïque, mais périlleuse.

La distinction entre moine d’esprit et moine de corps n’a pas sa place dans la réalité de Bouddha, cependant se posent aujourd’hui en Europe des interrogations de ce genre : La pratique monacale est-elle la seule valable ? Entre moine de corps et moine d’esprit, quel est le moine authentique ? En fait ces questions ne sont pas pertinentes et les polémiques qui s’en suivent pas sérieuses.

Le vrai problème est de savoir comment aider les êtres humains à se libérer de la souffrance, comment transmettre la voie du Bouddha correctement. La façon d’enseigner de Bouddha étant loin de nos tournures d’esprit occidentales, nous devons réfléchir à la façon de recevoir et transmettre son enseignement. Par exemple, faut-il simplifier les formes du zen pour les rendre plus adaptées à nos sociétés ?

1 Denkoroku : Recueil comprenant de courtes biographies des cinquante-trois patriarches depuis Shakyamuni jusqu’à Koun Ejo.