Témoignage sur la vie monastique (Yashô Valérie Guéneau – Colloque AZI)

 

Comme vous le remarquez, on peut vivre dans un monastère depuis de nombreuses années et être tout à fait normal ! Dans notre sangha AZI, certains imaginent les moines et nonnes vivant dans un monastère comme des « extraterrestres », austères, étrangers aux problèmes de la vie… En fait, dans un monastère on apprend tout simplement à vivre, à vivre ouvert au monde, ouvert à l’autre ; on apprend à vivre en suivant les lois de l’univers : l’impermanence et l’interdépendance.

La vie d’un monastère est rythmée par les sons. À la fin du samu, la cloche sonne : le temps du samu est terminé. Même si je n’ai pas fini ma tâche, je dois poser les outils. À l’heure du repas, le métal sonne : même si je suis en train de développer une pensée intéressante, je dois me diriger vers le réfectoire. Garder notre esprit en prise directe avec l’impermanence de toute chose nous permet de rester, à chaque instant, ouvert à la réalité.

Dans le monastère, nous sommes confrontés à la loi de l’interdépendance par la présence de l’autre 24h/24, ce qui peut être une grande difficulté et en même temps une grande aide.

À l’époque où je vivais à La Gendronnière, une personne a quitté le monastère en me disant : « Tu comprends, quand je suis chez moi, si j’ai un souci avec quelqu’un, je rentre dans mon appartement, je ferme la porte derrière moi et le problème n’existe plus. »

Dans le monastère, il n’y a pas d’échappatoire et on ne peut pas, comme le souhaitait cette jeune femme se refermer sur soi. Dès qu’on se sépare de l’autre, de la communauté, que ce soit par un problème personnel qui occupe notre esprit, que ce soit par une volonté d’aller dans une direction autre que celle indiquée par la nécessité du monastère… on se sent rapidement très seul, et être seul au milieu des autres est très difficile à vivre. On a grand intérêt alors à trouver en nous des réponses pour revenir à chaque instant à la paix de l’esprit, à l’unité, à l’harmonie. La présence de l’autre nous pousse à nous oublier nous-mêmes, c’est en cela que la vie communautaire devient une grande aide.

Si ce n’est pas la présence de l’autre, c’est la règle qui nous amène à l’oubli de soi. La règle de vie du monastère est là pour nous aider à fonctionner au-delà de notre conscience personnelle. Les premiers temps, ça peut être vraiment difficile. Nous sommes tous soumis aux lois de l’univers, mais notre conscience personnelle veut toujours prendre le dessus, on pense pouvoir aller contre l’ordre cosmique… Dans une vie communautaire, fonctionner de cette façon est tout de suite source de souffrance.

Puis tout doucement, on comprend que la règle n’est pas une invention inhumaine — comme on aurait eu tendance à le croire du fait qu’elle remettait en question notre égoïsme. On comprend que la règle est la compassion vivante des bouddhas nous permettant de fonctionner au-delà de notre conscience personnelle. On comprend profondément que vivre dans la sangha, c’est faire vivre l’harmonie.

Avec l’aide des autres, avec l’aide de la règle, tout doucement, pour ne pas créer de souffrance en soi ou chez l’autre, pour ne pas s’en sentir séparé, pour ne pas se couper de la réalité, on apprend à s’oublier soi-même. Là aussi, je sais que certaines personnes n’apprécient pas le fait de s’oublier soi-même. Si je peux témoigner d’une chose, c’est que s’oublier soi-même est un grand bonheur, c’est le bonheur le plus profond que je connaisse. Parfois, on est venu me voir pour me dire : « Tu devrais prendre du temps pour te reposer, sortir un peu… » Plus on a de responsabilités dans un monastère, plus on a à répondre à l’appel du monde et moins on a de temps personnel.

J’avoue qu’il m’arrive encore de me « mettre en travers », c’est-à- dire d’aller contre l’ordre cosmique, de ressentir un désir qui n’est pas compatible, ici et maintenant, avec la vie du monastère. La différence avec ma première année de vie monastique, c’est que je connais la chanson ; dès que j’entends les premières notes, je change de direction — on sait très vite si notre désir est compatible ou pas avec la situation. Quand j’abandonne ce désir, immédiatement je retrouve une paix profonde et, quelque chose de difficile à imaginer quand on n’en fait pas l’expérience, une grande liberté.

Pour nombre d’entre nous, être libre, c’est faire ce qu’on l’on veut. Dans le bouddhisme, la liberté, c’est accepter tout ce qui se présente à nous sans interposer le filtre de nos préférences personnelles, entrer avec cœur dans toutes les situations qui nous sont proposées en y donnant le meilleur de nous-mêmes.

Je pourrais comparer mes premières années de monastère à une descente de rapide où l’ego se heurte à toutes sortes d’obstacles. Mais aujourd’hui pour moi, la vie dans un monastère est un long fleuve tranquille, même si l’activité y est permanente. Sur ce long fleuve tranquille, je peux apprécier tous les paysages qui défilent, apprécier toutes les situations que me propose la vie, prendre plaisir dans chaque situation. Dans l’oubli de soi que le monastère permet de vivre, c’est la rivière du don qui se manifeste : on abandonne, mais on reçoit, on reçoit bien plus que tout ce que l’on pouvait espérer. De plus, vivre dans le monastère avec tous ceux qui partagent la même aspiration, voir le don quotidien qu’ils font aux Trois Trésors, les voir grandir sur la Voie… tout cela est un cadeau inestimable, qui nous remplit d’une joie plus profonde encore.