1 – Notre maître originel s’est éveillé dans la posture du lotus où l’esprit s’élève de la boue pour fleurir à l’indicible.
Notre pratique vise à mettre nos pieds dans ceux de Bouddha et donc à pratiquer la posture du Dharma du tel que c’est, libre de tout ego.
Cantonner zazen ou shiné à une méditation avec objet est très loin de la posture du lotus où la saisie mentale est abandonnée.
On doit donc se rappeler que le cercle vertueux de l’esprit part de la concentration (samatha) pour aller à l’observation (vipassana) et approcher, voire toucher à l’au-delà de la pensée (Bouddha).
Zazen n’est pas une méditation au sens ordinaire, c’est l’expérience de la vérité telle qu’elle est, l’expérience de l’existence pure sans objet. Sans l’accès à cette libération qui nous rend « libre du moi, et donc libre de tout », nous continuons de suivre notre conscience personnelle ; il est alors impensable de guider nos semblables vers l’absolu.
2 – Si la compréhension des sutras est parfois difficile, peut-être faudrait-il :
- Les étudier plus profondément, sans pour autant les étudier tous : certains, très compliqués, peuvent même nous faire perdre de vue la pratique.
- Réécrire certains sutras en tenant compte des vérités scientifiques auxquelles on a accès de nos jours.
- Si les maîtres préfèrent souvent la formulation poétique, c’est parce que la poésie use de métaphores et d’images pour évoquer l’inexplicable et tenter de faire résonner en nous l’ineffable.
Plutôt que d’en faire une étude intellectuelle, universitaire, demander le disciple devrait contempler, méditer cette forme poétique pour en ressentir le sens caché derrière les mots.
3 – Le troisième point concerne le manque de mise en pratique des enseignements : tous les sutras proviennent de l’éveil du Bouddha et tous nous invitent à réaliser cet éveil. S’il est normal de les étudier, c’est pour pouvoir les mettre en pratique quotidiennement, à chaque instant.
Si l’on croit que l’on peut se dispenser de la pratique de l’éveil, on fait fausse route – le bouddhisme deviendrait alors une philosophie, un –isme parmi tant d’autres… C’est le danger que nous courons. C’est la tendance de l’Occident à analyser, à commenter, à se cantonner à la bulle de la pensée alors que le message de Bouddha est d’accéder à la sphère de la réalité. On pourrait même en arriver à une jungle d’opinions qui nous opposerait les uns aux autres.
Il est nécessaire d’être éveillé pour manifester la sagesse, l’amour et la compassion authentiques. La bienveillance est une attitude naturellement aimante qui vise au bien de l’autre. La compassion vise à soulager la souffrance d’autrui, l’amour vise à augmenter son bonheur.
Or, quand on décide de vouloir aider les autres, on en arrive parfois au résultat contraire ; on sait que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Il est dit dans La Marche vers l’Éveil de Shantideva, que la compassion n’est vraiment effective, et que la sagesse n’est vraiment authentique qu’avec l’aide de Bouddha.
Nos intentions de faire le bien, si bonnes soient-elles, ne sont pas suffisantes. Nous devons voir la situation telle qu’elle est, avec un esprit éveillé. S’éveiller, c’est être en unité avec la réalité, immergé en elle. C’est le cœur de notre pratique. On ne peut pas se dispenser de s’éveiller à la réalité si l’on veut agir avec sagesse et compassion. C’est en cela que le sage diffère des politiques, des philosophes et des moralistes.
La bienveillance authentique s’apprend et se pratique, Bouddha l’enseigne.
Le bouddhisme ne rejette pas la pensée, mais il la remet à sa juste place. À la première place, il met l’éveil, la pensée suit. En effet, la pensée qui ne provient pas de l’éveil peut être parfois victime de raisonnements viciés et nous amener à des conclusions erronées, à des formes d’égoïsme dissimulé. La bienveillance peut être dévoyée à notre insu par notre karma, récupérée par l’ego qui est toujours en embuscade. Et là encore, on voit l’importance de l’éveil.
4 – Pourquoi la religion ne doit pas être vue comme une simple philosophie ? Nietzsche a dit : Dieu est mort – depuis, on cherche à vivre en s’appuyant sur la philosophie. La philosophie se fait des idées sur la réalité, elle nous maintient dans la bulle du mental – qui n’est pas la sphère de la réalité, mais qui se superpose à elle.
Shakyamuni Bouddha avait bien compris cela. Il reconnaissait une vérité relative, mais il s’était éveillé à la vérité absolue, insaisissable par les mots : la réalité ultime.
Lâcher prise aux idées qu’on se fait de la réalité ouvre la conscience. C’est avec la conscience ouverte qu’on accède au cœur des choses, à la réalité elle-même.
Si l’on s’en tient à la pensée, c’est comme offrir à son chat un collier incrusté de diamants, alors qu’il aurait préféré une sardine, dont il raffole. On pense la réalité, mais on ne la voit pas telle qu’elle est. Si l’on n’est pas éveillé, notre bienveillance peut souvent être illusoire.
En résumé, la juste pratique consiste se tenir présent à la situation, éveillé face à elle, la voir telle qu’elle est, avec un œil lavé de toute pensée, de tout à priori, de toute intention. Cette pratique, c’est celle de shiné ou de zazen pendant laquelle on ne s’arrête sur rien, on accueille ce qui arrive, on laisse partir ce qui s’en va.
Laisser passer toute chose, c’est la pratique de la Grande Sagesse qui lave notre esprit des trois poisons et nous amène au-delà des illusions. Toutefois, notre pratique ne se contente pas de demeurer l’esprit en paix, mais elle continue au contact de nos semblables, par la force du vœu de les aider à se libérer.
5 – Je voudrais pointer une attitude dans laquelle nous pouvons tomber en toute bonne foi, mais qui en fait est un manque de foi. C’est celle d’un bouddhisme engagé où nous prenons des engagements politiques, ou caritatifs, par lesquels on veut aider consciemment, où on a l’intention de changer le monde et de défendre de nobles causes.
Cette attitude peut venir de plusieurs raisons :
- Une impatience à vouloir changer le monde plutôt qu’à se changer soi-même.
- Une arrogance à se croire capable de sauver le monde.
- Un besoin de se donner bonne conscience.
- On ne croit pas que la meilleure aide est de s’effacer devant Bouddha et de lui laisser la première place. En fait, on n’a pas confiance dans notre dimension de Bouddha et on n’a pas la sagesse et la force d’aller au fond des choses.
Si l’on n’est pas soi-même libéré des trois poisons, il est difficile d’aider les autres à se libérer. Il est difficile d’amener la paix si nous-même, nous ne sommes pas en paix.
Les politiques ne cherchent pas à nous libérer de l’égoïsme. Ils tentent de gérer la coexistence des égoïsmes et de les rendre compatibles entre eux – ce qui est déjà ça ! Mais le propos du Bouddha va bien au-delà, il demande d’agir libéré de tout égoïsme.
Sur la Voie du Bouddha, on s’engage dans toutes les actions de la vie. Il ne s’agit pas de s’engager dans un mouvement politique ou de prendre parti pour les uns contre les autres ; il s’agit d’aider les bons comme les méchants, les forts comme les faibles, nos amis comme nos ennemis.
Nous nous engageons dans la vie quand toute chose est faite de tout son cœur, comme elle doit être faite, sans attendre de profit pour soi. Cette attitude insurpassable résonne dans tout l’univers et convertit le monde à la bienveillance.
Nombreux sont ceux qui font le bien, en donnant de la nourriture, du réconfort, des soins et des conseils, mais le don du Dharma est le plus haut de tous les dons. Apprendre aux autres à se libérer des trois poisons, c’est le don du Dharma, c’est ce dont le monde a le plus besoin, c’est la pratique d’un véritable religieux. On a vu des prêtres ouvriers user de la violence pour mettre fin à des injustices sociales. C’est une attitude du samsara, de ceux qui font la guerre au nom du bien. Leur cause est noble, mais leur cœur est sous l’emprise de la violence.
En résumé, le pouvoir peut être au service soit de l’égoïsme, soit de l’altruisme. Il y a le pouvoir de Bouddha, mais il y a aussi le pouvoir de l’ego. Qui peut dire ce qui est bien ou mal, ce qui est juste ou faux ? Penser que ceci est bien, que cela est mal, c’est rester au niveau de la pensée. Penser qu’il faut lutter contre le mal, c’est rester dans le domaine des concepts. Se battre pour le bien, se battre contre le mal, c’est toujours se battre.