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Zen

...Shosan - Avril 2007

"« Le cœur de l’homme n’est autre que le cœur de pierre. »
Beaucoup d’entre nous se tournent vers le zen parce que leur mental est agité, et que les formes malfaisantes qu’il prend, comme la colère, la haine, le mépris, la tristesse, la peur… ne sont pas nécessaires à la vie, bien au contraire.

Se tourner vers la Voie du Bouddha, c’est essayer de calmer le mental, sans pour autant manier la culpabilité, la peur, la punition, la répression qui finalement tuent l’élan vital. En fait, calmer le mental, c’est aller au-delà du mental, accéder au cœur. La voie n’est autre que le chemin qui mène au cœur.

L’utilisation de mots comme « chemin », « cœur », « mental » est délicate. Les définitions varient selon les écoles. L’école Madyamika met l’accent sur le fait que tout est vide, l’école Yogashara, que tout est l’Esprit. Bien sûr ces deux écoles parlent de la même réalité, toutefois leurs explications diffèrent.

Aussi, lorsque vous assistez à un enseignement où les mots sont utilisés, cherchez à comprendre au-delà des mots, considérez la direction indiquée ; le doigt montre la lune, mais c’est la lune qu’il faut atteindre.
Notre école vise au cœur de l’homme et le chemin du cœur, c’est le corps. Ce chemin du cœur n’est donc pas différent du corps et le corps n’est pas différent du cœur. Le mot « cœur », ici, a un sens très large. Certaines expressions utilisent le mot « cœur » : « faire les choses de tout son cœur, aller au cœur du problème… ». Ce mot est traduit en japonais par le kanji « shin ». Son pictogramme initial représente l’organe cœur avec ses ventricules. Ainsi, un des sens que l’on peut donner au kanji « shin » est l’organe cœur, hridaya en sanskrit. Organe fondamental pour la vie, il amène l’oxygène et la nourriture au cœur de toutes les cellules. C’est lui qui nous maintient en interdépendance avec l’univers et nous permet de recevoir la vie de celui-ci tout entier, à chaque instant.
L’autre sens donné au mot « cœur », correspond au sanskrit « chitta », qu’on peut traduire par « Esprit », au sens du grand esprit, comme en parlaient les indiens d’Amérique, l’Esprit qui est partout. Comme Maître Dôgen le rappelle : « On ne croit pas que les montagnes et les vallées sont l’Esprit véritable… »

Chez l’être humain, cet Esprit prend de nombreuses formes. Par exemple, on parle de manas : l’esprit qui analyse les choses, les conceptualise, les schématise, les attache ensemble ; c’est le mental, l’intelligence.
L’Esprit se manifeste aussi sous l’aspect de la conscience, vijnana en sanscrit. Il existe une conscience associée à chacun de nos sens. On parle de conscience visuelle, tactile, auditive, olfactive, gustative et mentale. Ces six fenêtres des sens, que sont l’œil, le nez, la langue, l’oreille, la peau et le mental, nous mettent en relation avec l’extérieur. Mais la conscience, qu’elle soit visuelle, olfactive, auditive…, n’est pas quelque chose, c’est une attention, une activité, un fonctionnement dynamique.

Le grand danger est de donner une substance aux choses, alors que l’enseignement du Bouddha vise précisément à ne pas tomber dans cette erreur. Certains voient en Dieu ou en l’Esprit une substance, alors qu’il s’agit de quelque chose d’innommable, d’indéfinissable, précisément sans substance.

Maître Deshimaru a fait du cerveau humain un schéma composé de trois zones : zone profonde, le rhinencéphale ; zones périphériques, frontales ; zone intermédiaire, limbique. Il attribue à chacune de ces zones un fonctionnement qui lui est particulier. Il parle alors de la pensée shiryo, liée au cerveau frontal, de la non-pensée fushiryo, liée au cerveau profond et d’un autre type de pensée, hishiryo, au-delà de la pensée, qui n’est pas la pensée habituelle, contrôlée, délibérée.

Des scientifiques, par leurs expériences, ont confirmé cette intuition quelque peu schématique.
Ils ont enregistré l’électroencéphalogramme de moines en état de veille ordinaire et en état de zazen*. Lors de ces enregistrements, ils ont noté pendant zazen des ondes de nature différente qui correspondent à un état de vigilance persistante, tranquille où l’on se tient immobile, silencieux, présent, sans rechercher ou fuir quoi que ce soit. Ils ont appelé ces ondes basiques « ondes alpha » (alpha étant l’origine).

En temps ordinaire, le cerveau présente deux types d’activités : on pense ou on dort, l’esprit est soit agité soit endormi. Mais il existe un mode de fonctionnement plus basique, fondamental : une vigilance persistante dans laquelle on perçoit les stimulations extérieures avec un esprit toujours neuf. Cet état, c’est hishiryo, c’est l’état de Bouddha, où le « je » n’intervient pas.

Je reviens à la notion de cœur dont parle Dôgen, il dit : « … Le cœur de l’homme n’est autre que le coeur de pierre. » Il veut dire que tous les mondes (minéral, végétal, animal, humain) sont de même nature. Toutes les créatures sont faites des mêmes composants fondamentaux. Elles sont toutes des manifestations d’une même vie, d’un même Esprit. Leur origine est commune, seuls diffèrent les chemins de leur évolution.

Le « cœur de pierre », l’Esprit véritable, n’est autre que les montagnes et les vallées, les serpents, les chevaux, les gorilles, les humains. Tout est l’Esprit véritable, mais sous des formes différentes. Ce Cœur, cet Esprit, ce n’est pas quelque chose au sens d’une âme qui viendrait farcir les montagnes, ou les corps humains.

L’être humain présente la plus formidable complexité neuronale que l’on connaisse chez les êtres vivants. Chez lui, l’Esprit se manifeste à travers l’activité mentale, ce qui lui permet de donner un nom aux choses, de définir des concepts, et à la fin de créer des dogmes qu’il prend pour des vérités… L’Esprit a par ailleurs la capacité de se contempler lui-même. Chez l’être humain, cela se traduit par la possibilité de regarder les formes qu’il prend, de prendre conscience de son existence, de ce qu’il est. Toutes ces activités ne sont autres que l’activité du Cœur véritable.

De là découle, si l’on n’y prend garde, l’idée d’un témoin conscient,
observateur de son activité physique et psychique. D’où l’idée d’un moi fixe, éternel, en somme une âme, entité différente et séparée de l’univers. Ce n’est en fait qu’une distorsion de l’Esprit véritable, une vue fausse, fruit d’une activité mentale pernicieuse qui crée ce qu’elle voit et en vient à se croire différente de la réalité dont elle fait partie. En revanche, quand ce petit « moi je » retourne au courant, il n’y a plus alors qu’une conscience qui coule librement, c’est le véritable soi.

Cette activité mentale peut être utile à l’être humain, vu le monde de plus en plus complexe dans lequel il vit et les défis qui lui sont posés. Mais il est nécessaire, même plus, vital, de retourner au courant, à la vie de l’univers, à l’Esprit véritable, chitta, cet Esprit qui n’est pas différent des vallées, des montagnes, des lapins, des serpents… des êtres humains. Chitta, parfois appelée « alaya vijnana », conscience primitive, conscience réservoir, conscience profonde, la plus profonde, n’apparaît pas identique chez un chien ou chez un être humain. Colorée par le karma, elle diffère d’un individu à l’autre ; elle dépend de notre histoire qui remonte à la nuit des temps. Sous les impulsions du karma, elle éclate sans cesse prenant des formes passagères. Ce sont des souvenirs, émotions, embryons de pensées, une alternance de forme et de non-forme.

Ces formes qui apparaissent sont liées au fait que l’on soit en permanence au contact de l’univers, qu’on le sache ou non. On reçoit sans cesse des informations de l’univers à travers nos sens. Tout ceci résonne alors en moi et donne des formes au niveau de ma conscience primitive. Elle est en fait une succession de pensées et de non-pensées. Quand cette conscience profonde, même colorée par le karma, coule librement, sans que le « je » n’intervienne, sans qu’il ne crée de distorsion, c’est l’état de Bouddha sous forme humaine. Bien sûr, l’état de Bouddha existe sous toutes les formes. L’état de bouddha existe sous la forme d’un chien, sous la forme d’un homme, mais chacune est différente, chacune a sa spécificité.

La condition normale de la conscience humaine se traduit par des pensées entrecoupées de non-pensées. Cette floraison naturelle, inconsciente, automatique, c’est ce que l’on appelle hishiryo, l’Esprit véritable, libre, tel qu’il se manifeste chez l’être humain. Quand on ne se saisit de rien, quand on ne perturbe pas le processus vivant, alors il existe une conscience qui coule, c’est l’état de Bouddha, hishiryo, au-delà de la pensée analytique, conceptuelle. Cet état de conscience n’est pas dirigé par notre esprit enfiévré, par la peur, l’avidité, il n’est pas dirigé ou contrôlé par le moi ou le mien, il provient juste de la résonance avec l’univers entier. C’est quelque chose qui me dépasse complètement, inconcevable, au-delà de toute imagination, la manifestation du cœur authentique, totalement libre, débarrassé de toute souffrance"...
* Zazen : posture d’Éveil du Bouddha.


Kanshoji, monastère bouddhiste zen
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Dernière mise-à-jour de ce document: 03/02/2008